Être suivi·e, Verbal

Eglantine : “Beaucoup d’hommes à qui j’en parle ne comprennent pas, pour eux tant qu’il n’y a pas d’agression physique ça n’est pas grave.”

Bonjour à tous, aujourd’hui ça a été la fois de trop. Ça n’est pourtant pas la première mais je crois que j’arrive à un point de saturation. J’en ai assez de faire attention quand je marche dans la rue, de renoncer à mettre une jupe quand je sais que je vais faire le trajet de retour seule le soir, de supporter les regards et les réflexions. Je pense que nous sommes beaucoup dans ce cas…

Aujourd’hui je me promenais en écoutant de la musique en centre ville, je me dirigeais vers la rue de la République en passant par une des rues perpendiculaires quand une voiture a ralenti et s’est mise à mon niveau. Au volant, un jeune type avec des lunettes de soleil.

“Hey mademoiselle ça va, tu veux pas venir faire un tour?” Je remets mon écouteur et accélère le pas. Le type au volant accélère aussi pour se remettre à mon niveau. “Hey mademoiselle je te parle!” Le ton est monté d’un cran, je fais demi-tour et me dépêche de regagner la rue Bannier. Je sais que la rue est trop étroite pour qu’il puisse faire demi-tour et qui plus est à sens unique.

Un peu rassurée je me dis que je m’en suis bien tirée, je reprends ma marche et gagne la partie piétonne de la rue. J’entends un bruit de moteur et je me retourne, une dizaine de mètres derrière moi, la même voiture qui sort d’une seconde rue perpendiculaire, le type roule lentement en fouillant la rue des yeux. Je ne pense pas qu’il m’ait vue, peut-être même qu’il n’a pas fait ça pour me suivre, qu’il tournait juste en rond à la recherche d’une place, mais ça m’a vraiment glacée sur le moment.

Je sais qu’il peut arriver franchement pire et il m’est déjà arrivé de me faire carrément insulter ou suivre sur une distance plus longue, mais c’est cet épisode que je tenais à partager. Parce que je pense qu’il est symptomatique de ce que beaucoup de femmes vivent souvent, pas nécessairement des agressions physiques mais ce genre d’épisodes désagréables et qui vous laisse une impression de vulnérabilité et d’insécurité. De colère aussi, le sentiment qu’on n’est tranquilles nulle part, que c’est injuste de toujours devoir être sur nos gardes.

Beaucoup d’hommes à qui j’en parle ne comprennent pas, pour eux tant qu’il n’y a pas d’agression physique ça n’est pas grave, déplacé oui, mais pas de quoi en faire un plat selon eux. Mais selon moi c’est grave et j’en ai vraiment assez. Quand nous en parlons avec des amies, il y a dans nos paroles la même colère sourde et la même angoisse, la même répugnance mêlée de soulagement à évoquer ces épisodes, comme si en parler nous le faisait revivre, ressentir à nouveau notre vulnérabilité et en même temps nous faisait du bien.

C’est pour cela que j’avais envie d’en parler aujourd’hui, lire tous ces témoignages me rappelle que je ne suis pas seule, qu’en parler est la seule solution pour faire prendre conscience du problème au monde et pousser les gens à réagir.

§

Je suis avec toi
231+

2 comments
Agression, Être suivi·e

Anne : “La colère de ne plus pouvoir accepter innocemment des compliments désormais, de devoir être sans cesse vigilante.”

J’avais 18 ans, je venais de terminer la dernière épreuve de mes concours. Avant de rentrer sur Paris pour préparer d’éventuels oraux, je fais étape à Lyon pour aller voir un ami. Je me promène seule dans le parc de la Feyssine, où je n’étais jamais allée, par beau temps.

Sur mon chemin, je croise deux garçons à vélo, à peu près de mon âge, qui me demandent l’heure. Je la donne. Ils ajoutent un compliment. Je pars. Un peu plus loin, je me retourne, je vois qu’ils n’ont pas bougé et qu’ils regardent dans ma direction. Quelques minutes plus tard, ils arrivent à vélo à ma hauteur.

Je ne suis pas inquiète, je m’attends à quelques compliments, et je suppose qu’au début j’ai trouvé cela plutôt drôle et flatteur; je me sentais dans une position de supériorité: je n’attendais rien d’eux, je ne leur devais rien, j’allais les rembarrer gentiment. J’ai eu honte de ma naïveté par la suite, honte d’avoir été un temps flattée, de n’avoir pas été plus méfiante.

Quelques compliments au début, on me demande si je vais à un mariage (je portais une robe). Je suis à pied, eux à vélo, ils me suivent, pour l’instant nous croisons beaucoup de promeneurs. Je commence à être plus inquiète, les avances deviennent de plus en plus explicites, et mes refus ne les font pas s’en aller.

Je tourne dans un chemin, qui se trouve être moins fréquenté. Je continue de marcher, ils me suivent à vélo, en silence, ponctué de “tu veux niquer” ou mots semblables. Nous ne croisons plus personne. J’ai peur maintenant, mais je continue de marcher sans accélérer, pour ne pas paraître déstabilisée, en regardant droit devant moi.

J’entends “Regarde”, je tourne la tête brièvement vers le garçon à vélo à ma droite. Je détourne aussitôt la tête, mais je comprends qu’il tient son sexe dans sa main.

Je ne dis rien, je continue de regarder devant moi pour ne pas le voir. Mais j’entends des soupirs, qui me font soupçonner qu’il est en train de se masturber. Puis les deux garçons disent quelques mots (ils ne parlent pas français), et finissent par s’en aller, je ne sais pas pourquoi.

Je veux sortir du parc, je prends une autre direction, toujours en marchant tranquillement. Je croise alors un cycliste, la quarantaine, qui m’interpelle, en me demandant si les deux garçons m’embêtaient. Il m’avoue (d’un air un peu coupable) qu’il nous avait croisés une dizaine de minutes auparavant, et trouvant notre marche silencieuse bizarre, m’avait suivie de loin. Je lui réponds qu’en effet, ils m’embêtaient, mais que maintenant ils sont partis; ma voix est brisée par le soulagement qui succède à l’angoisse. Je lui demande la direction pour sortir du parc, et je pars.

J’ai mis du temps à réaliser qu’il s’agissait d’une agression sexuelle: je n’étais pas tout à fait sûre de ce que j’avais vu, tant mon regard avait été furtif. C’était le soulagement, le “plus de peur que de mal” qui l’emportait; mais aussi la colère de ne pas pouvoir, parce qu’on est une fille, se balader dans un parc par un beau jour de mai. La colère de ne plus pouvoir accepter innocemment des compliments désormais, de devoir être sans cesse vigilante, la colère contre moi-même d’avoir été vaguement flattée les premières minutes, la colère d’avoir à se méfier, tout le temps. La colère surtout, de sentir toutes sortes de préjugés racistes se manifester quand je croise un homme dans la rue, tout en sachant qu’ils sont totalement stupides, des préjugés qui me font me mépriser moi-même.

Je ne pense pas à porter plainte immédiatement; je comprends peu à peu que l’acte de masturbation fait de mon expérience une agression sous le terme d'”exhibition sexuelle”, mais je ne connais pas mes agresseurs, je peux à peine les décrire.

Je finis pourtant par porter plainte, contre X. C’est à nouveau une expérience de malaise: beaucoup de victimes qui portent plainte rapportent avoir été culpabilisées, ou traitées trop sèchement. C’est le contraire pour moi: le policier qui enregistre ma plainte tente de me convaincre que j’ai besoin d’un psychologue, car je serais en souffrance, sans vouloir le reconnaître. J’ai porté plainte un an exactement après les faits, mais je ne m’en suis rendue compte qu’en recherchant la date. Lorsque je dis cela au policier: “Oui, moi je crois pas aux hasards”.

Si je lui dis que je vais bien (ce qui est le cas), il me répond “non, vous n’allez pas bien”. J’ai été en colère contre lui également, qui ne semblait pas comprendre que ce que j’avais vécu était une expérience presque banale, malheureusement banale, même s’il s’agit d’un délit, d’une agression grave, pour une femme. Oui, j’ai les larmes aux yeux si je dois raconter ce qui m’est arrivé; non, je n’en ai pas parlé à ma famille; mais oui, je vais bien, et c’est aussi un droit des victimes d’agressions que d’aller bien, ne pas être détruite par leurs agresseurs.

Changer cette colère en détermination, en résolution, en action, en militantisme surtout, acquérir la conviction que ces expériences ne sont pas une fatalité, c’est ce que j’ai tenté de faire, en raison de cette agression mais pas seulement.

Je m’appelle Anne Grand d’Esnon. Je suis victime d’agression sexuelle. Je vais bien. Et je veux que le harcèlement, les agressions, toutes les formes de sexisme, cessent.

Je suis avec toi
180+

3 comments
Agression, Pelotage

Cam : “Soudain, quelqu’un me porte, soulève ma jupe pour rentrer ses doigts dans mes fesses.”

6h30 du matin, lendemain de soirée, j’ai dormi chez une amie en attendant le lever du jour pour pouvoir rentrer chez moi à pieds sans soucis. Les rues sont désertes, mais il fait jour, j’ai les écouteurs dans les oreilles et je ne me sens aucune raison d’avoir peur.

Soudain, je sens quelqu’un qui me porte à moitié, qui soulève ma jupe, qui tripote mon shorty pour rentrer ses doigts dans mes fesses. Ça se passe tellement vite que j’ai à peine le temps de comprendre ce qu’il se passe. Je me mets à hurler, ça s’arrête. Je me retourne et je vois un homme de dos avec une capuche qui s’enfuit.

J’hésite à appeler la police, je me demande ce qu’il se serait passé si je n’avais pas crié. Je continue mon chemin, des doigts inconnus se sont introduits dans mes fesses et j’ai presque l’impression qu’il ne s’est rien passé.

§

Je suis avec toi
158+

one comment
Autre

Aurélie : “Je suis contente de voir que les choses commencent à évoluer, qu’on est prises au sérieux.”

Je souffre depuis plusieurs années d’une maladie auto immune. Rien de grave, mais suffisamment enquiquinant pour que je passe au labo une fois par mois pour une prise de sang.

Donc ce matin-là, labo, prise de sang, pharmacie, traitement, sécurité sociale, feuille de soin, râlage intensif parce que je n’ai toujours pas reçu un remboursement de plus de 400 €. Autant dire que je n’étais pas de bonne humeur.

Je prends le métro pour renter chez moi, tête des mauvais jours, et puisque l’on m’a posé la question, t-shirt en coton blanc col rond et pantalon à fleurs digne des plus belles années hippies.

Je mets quelques minutes à remarquer que l’homme en face de moi a un tic à l’œil. Qui s’avère être en fait des clins d’œil on ne peut plus grossiers. Voyant que j’avais enfin remarqué son manège, il se met à sourire en passant la langue sur ses lèvres. Je mets mes lunettes de soleil. Ce qui le fait rire et continuer de plus belle.

Puis il commence à se caresser par dessus son pantalon. Heureusement pour moi, j’arrive enfin à ma station. Je me lève, claque violemment des mains à 1 cm de son nez, en hurlant: “Un, tu ne joues pas dans ta catégorie, deux, ce que tu fais, ça s’appelle du harcèlement.” Et il explose de rire.

Je sors, furibonde, et me heurte à la patrouille de contrôle de Tisséo, qui sur le moment pense que je fraudais. Je leur dis de plutôt s’occuper du harceleur qui est dans la rame. Et là, à ma grande stupéfaction et à mon plus grand plaisir, “Montrez-le nous, ou est-il ?” Le type, environ 1,60m, s’est fait sortir par un homme de 2,10m. Autant dire qu’il ne se marrait plus du tout. Et une autre femme est sortie pour confirmer mes dires et dire qu’il lui avait fait la même chose avant que je monte dans le métro.

Les agents ont pris son nom, son adresse et son signalement. Ils m’ont également proposé de porter plainte, chose que je n’ai pas faite et que je regrette un peu, mais je sais que l’on se serait moqué de moi au commissariat.

Mais je suis contente de voir que les choses commencent à évoluer, qu’on est prises au sérieux. Et je suis fière de moi et de ma réaction.

§

Je suis avec toi
151+

no comments
Autre

Bethsabelle – “Hey, ma belle, tu peux me prendre en photo en train de lécher tes chaussures?”

Cette histoire est arrivée l’année dernière. Moi et mon amie avions tout juste 15 ans. C’est le début de l’été, il commence à faire beau et grâce à un prof absent, on sort du collège 1 heure plus tôt. Au lieu de rentrer chez nous, Helena et moi-même décidons d’aller profiter des premiers rayons du soleil dans un parc. Il n’y a plus de banc libre, alors on s’assoit sur un muret assez haut, on commence à discuter de tout et de rien. Un mec arrive, bedonnant, la trentaine environ. Le double de notre âge. Il pourrait presque être notre père. Il s’adresse a moi: “Hey, ma belle, tu peux me prendre en photo en train de lécher tes chaussures?”

Je rougis, je balbutie, j’ai peur. Je m’appelle Bethsabelle, tout le monde m’appelle Belle. Ce jour-là, ce gars a certainement dit “Belle” au hasard, comme il aurait put dire “Princesse”, mais ça ne fait qu’aggraver ma peur. D’un coup, j’imagine qu’il me connaît, qu’il m’a suivie, qu’il va me kidnapper. Helena me regarde et commence à paniquer. “Non… Je…” murmurais-je en cherchant discrètement de l’aide. “Et toi alors?” demande-t-il en s’adressant mon amie.

Helena ouvre la bouche mais rien ne sort. Elle finit pas baisser la tête. Le mec sourit et me tend son téléphone, ouvert sur l’appareil photo. Puis il prend le pied d’Helena et pose sa langue dessus. Je verrouille le téléphone, sans prendre la photo et lui tend. Il nous remercie et s’en va. Avec Helena, on se regarde. On est soulagées. On a cru qu’il nous connaissait, qu’il venait pour nous, mais non, il nous a choisies au hasard. Puis Helena me sourit et rigole. “Putain, je vais brûler cette paire de chaussure ! Je te promets, je raconterai cette anecdote à mes petits-enfants!”

Moi je ne rigole pas du tout, j’ai honte de ne pas avoir osé dire non fermement, de ne pas lui avoir dit de partir. Depuis, j’ai demandé aux gens d’arrêter de m’appeler “Belle”, et je ne m’assois plus sur ce muret.

§

Je suis avec toi
90+

3 comments
Verbal

Charlotte : “N’hésitons pas à en parler à nos commerçants, notamment lorsque cela est récurrent et nous empêche d’apprécier notre quartier.”

C’était il y a deux jours, il était 22h environ, et comme à mon habitude je sortais mon chien. Je suis en tenue de jogging. Je suis en pleine phase d’éducation avec lui alors je parle beaucoup à mon chien (petit bruit de bouche pour qu’il me suive, “c’est bien”, etc.).

Juste en bas de chez moi, il y a un bar très souvent occupé en terrasse par beaucoup d’hommes. Tous les jours, j’ai mon lot de commentaires et tous les jours cela m’exaspère.

Sauf que ce soir-là, ç’en était de trop. J’arrive devant le bar (avec mon chien donc), un premier type assez jeune me dit: “Hey, moi c’est toi que je promènerais bien laisse, viens je vais te sortir moi” (avec bruits de bouche, oui oui, ceux que j’utilise pour communiquer avec mon chien).

Je commence à bouillir, mais je ne dis rien, baisse la tête, fixe mon chien. A peine 5 secondes après, un deuxième groupe d’hommes (même bar). L’un d’eux m’interpelle, il a environ 40 ans: “Hey, tututut” – longues secondes – bruit de chien très fort et très lourd pour être sûr que toute l’assistance entende et puisse rire.

Je m’arrête, me retourne (rouge, tremblante…) je lui fais un doigt d’honneur insistant, lui demande de bien le regarder (mon doigt) et de se le mettre bien profond pour que ça le blesse autant que ces insultes. Je repars sans vraiment écouter les insultes qui fusent dans mon dos.

Bon, je ne suis pas très fière de ma réaction, mais c’est la rage qui parle dans ces moments-là. Je leur en veux à ces types, parce qu’ils m’ont empêchée de dormir. J’y repensais, regrettais de na pas avoir averti le personnel dudit bar.

Alors le lendemain, j’ai imprimé des tracts réalisé par le collectif Stop Harcèlement de Rue que j’ai rejoint. Ils expliquent comment réagir, dénonçent le harcèlement de rue, etc. J’ai pris mon courage à deux mains et ai demandé à parler au gérant. Je lui explique alors les insultes régulières dont les femmes sont victimes lorsqu’elles passent en face de ce bar. Je lui demande s’il accepte de prendre mes tracts, d’en distribuer s’il le souhaite et de s’engager à stopper ce type de comportement s’il en est témoin.

J’ai été très heureuse d’avoir été entendue et (je crois) comprise : “Vous avez raison, c’est totalement inadmissible, la prochaine fois vous rentrez à l’intérieur et on réglera cela avec le client”.

N’hésitons pas à en parler à nos commerçants, notamment lorsque cela est récurrent et nous empêche d’apprécier notre quartier. Il est souvent (toujours?) difficile de réagir sur l’instant et de parler à ces harceleurs. Nous pouvons néanmoins le faire à tête reposée et impliquer les autres dans notre démarche, expliquer notre ras le bol. La lutte ne se fera pas sans l’aide de tous, hommes et femmes, acteurs, victimes et témoins. Bon courage à toutes !

Je suis avec toi
131+

no comments
Être suivi·e, Verbal

Adeline : “J’ai pensé que j’étais parano.”

J’étais sortie me promener pour ne pas entendre mes voisins faire la fête. Habillée normalement jeans, bottes, haut et veste tailleur. Perdue dans mes pensées, j’écoutais ma musique tranquillement.

Un homme m’arrête, me demandant si je veux aller boire chez lui. Je refuse, il n’insiste pas et s’en va.

Plus loin, je remarque un homme qui attend je ne sais quoi dans un arrêt de bus, je n’y prête pas plus attention, je continue de marcher. Quelques minutes après, je le vois me dépasser et aller s’asseoir à un autre arrêt de bus. Lorsque je suis passée devant, je l’ai vu essayant de me parler. Etant de nature assez insouciante, j’ai enlevé mon casque pour lui demander de répéter. “Vous êtes jolie.” Je réponds d’un vague merci et reprends ma route.

Dans la ruelle, je me sens inquiète, j’ai pensé que j’étais parano. Arrivée à quelques mètres de chez moi, j’arrête ma musique, j’entends des pas, je me retourne, l’homme de l’arrêt de bus étais là. “Vous rentrez vous coucher?” Sans répondre, j’ai ouvert ma porte et je suis rentrée. J’ai eu peur de ressortir le lendemain, me demandant si j’allais le revoir…

§

Je suis avec toi
108+

no comments
Être suivi·e, Pelotage, Verbal

Deborah : “Ça suffit! Vous êtes en train de me suivre, cela me fait peur, alors vous arrêtez ça tout de suite!”

En regardant en arrière, ma vie est jalonnée de ces agressions, visuelles, verbales et physiques. Chronologie de la violence “ordinaire” des hommes dans la rue envers une femme…

La première fois, j’ai 14-15 ans, c’est l’été. C’est un dimanche, je crois, car il n’y a personne dans la rue. Je marche , profitant du soleil. Je double un type que je ne regarde pas particulièrement, 35-40 ans, brun. Je continue mon chemin. Le type accélère, me double, puis ralentit. Je tique un peu, mais sans plus. Marchant toujours à la même allure, je vais le doubler, quand je sens sa main se poser sur mes fesses (frisson de dégoût). La seule réaction que j’ai alors, c’est de me mettre à hurler, à l’insulter. Mais personne dans la rue, et le type se barre, me laissant avec la sensation d’avoir été salie, la rage au ventre.

A 17 ans, je sors du théâtre où je viens de voir une pièce avec ma classe. J’attends devant le théâtre que mon père passe me chercher en voiture. Il est en retard, mes camarades partent les uns après les autres et je me retrouve seule. Il fait nuit, il est 22h30 et les rues sont vides. Il fait froid, je suis emmitouflée dans mon anorak. Un type, la trentaine, arrête sa voiture rouge devant les marches du théâtre et semble me parler. Je ne l’entends pas bien, alors je descends les marches pour me rapprocher. Quand je suis à son niveau, je lui demande de répéter.

“Tu prends combien?” Le plus sérieusement du monde.

Je reste estomaquée quelques secondes, puis la peur et la colère montent et je l’insulte, je lui que je suis mineure, que c’est un gros porc, etc… Le type redémarre en trombe, et je file me réfugier dans le café d’en face. Je rentre, personne ne me demande pourquoi j’ai hurlé à quelques mètres de ce café. De cela, je ne dirai rien à personne pendant des années, par honte, par dégoût…

J’ai 19 ans, je suis partie de chez mes parents pour étudier. Les cours commencent dans quelques jours et je profite d’un dimanche ensoleillé pour reconnaître un peu le quartier avant le début des cours. Il fait beau. La rue est vide. Je me balade. Je passe à quelques mètres d’un type, la trentaine, un look de joggeur : lunettes de soleil, baskets, short, auquel je ne porte pas plus attention que cela. Quelques mètres plus loin, il me rejoint en courant, puis marchant à mon niveau, sort son bazar et se met à se masturber devant moi. Après une demi seconde de surprise, la colère monte, et je l’insulte, lui promettant de prévenir les flics s’il ne se barre pas. Il s’en va en courant et moi, je mettrai des mois avant de réussir à me sentir suffisamment à l’aise pour me promener à nouveau seule dans cette ville nouvelle pour moi.

Il s’en passera encore beaucoup des événements de ce type, où je ne sais comment réagir à part par la colère et par les insultes. Avec ou sans témoins. Avec témoins, jamais personne ne lèvera le petit doigt pour m’aider.

(Je développerai alors une technique qui si elle ne m’aide pas forcément, moi, est une main tendue vers les autres : quand je vois une femme dans la rue, sur qui un homme crie ou qui me semble dans une situation qui la dérange, je ne cherche pas à connaître le contexte, je me dirige vers elle et lui dit, ignorant complètement son interlocuteur masculin: “Mademoiselle, vous avez besoin d’aide?” Car si personne ne m’a aidée, je refuse que cela soit une fatalité.)

Et puis il y a quelques mois, autre ville, je vais rejoindre des amis. Il est 20h30, il fait nuit. Je marche dans une rue que je connais très bien pour l’emprunter régulièrement. Un homme, quelques années de plus que moi, m’interpelle:

“Mademoiselle, vous êtes très belle.”
Moi: “Merci, bonne soirée.” (Sans m’arrêter. Le ton est poli, mais sec)
Lui: “Je voudrais parler avec vous.”
Moi: “Non, je suis pressée, je vais rejoindre des amis.” (Je continue ma route.)

Il se met à me suivre, 10 mètres derrière moi en m’appelant : “Mademoiselle, mademoiselle, on peut parler?”
Moi : “Non.”
Lui: “Mademoiselle.”
Moi : “Pas intéressé.e”
Lui: “On peut parler?”
Moi : “Non.”

Cela se poursuit pendant une centaine de mètres, des gens sont dans la rue, mais personne ne réagit. Au bout d’un moment, je sens la peur monter. Et cette fois-ci, c’est ce sentiment de peur qui me révolte, cette peur qui monte en moi je ne peux l’accepter, elle n’est pas normale, je ne veux pas ressentir cela.

Je fais volte-face et me cale sur les deux pieds, les poings serrés. Je dis alors, avec ma voix la plus forte et la plus ferme : “Ça suffit! Vous êtes en train de me suivre, cela me fait peur, alors vous arrêtez ça tout de suite!”

Le type scotche, je le jauge quelques instants, puis je fais demi-tour et m’en vais. Il ne me suivra pas.

De cette dernière expérience, contrairement aux autres, j’en ressors sans frustration, sans colère, ni rage, juste avec le sentiment d’avoir eu la bonne réaction au bon moment.

§

Je suis avec toi
136+

2 comments

View Archives

Powered by WordPress