Opinion

[Blog invité] Genre! – Le pouvoir des mots

 

Billet publié le 28/10/2011 sur le blog Genre! “Likez” leur page Facebook, twittez @A_C_Husson, ou écrivez à cafaitgenre (at) gmail.com. Si vous souhaitez publier un de vos billets sur Hollaback France écrivez-nous !

 

Il y a quelques jours, je marchais dans la rue en souriant intérieurement, car j’avais sous le bras le Causette du mois de novembre au dos duquel on peut voir cette image:

 

Il s’agit de l’affiche de promotion pour la 3ème Biennale de l’égalité femmes & hommes, qui se déroulera à Saint-Malo les 9 et 10 décembre. Je la trouve très réussie.

Je marchais donc avec mon magazine sous le bras, quand un homme m’a dépassée en disant de manière bien intelligible: “Oh qu’t’es pas belle”. Je me suis évidemment retournée, mais le type marchait vite, et je mon “connard” n’a sûrement pas atteint ses oreilles (de connard). S’il s’était retourné pour me narguer, il s’en serait pris plein la figure (en tout cas j’aime le penser), mais non, je n’avais plus qu’à continuer à marcher, furieuse, évidemment, et impuissante.

C’est cette impuissance qui me révolte. Parce que je suis une femme, je suis donc soumise à ce genre de discours, n’importe quand, de la part de n’importe qui, et sur n’importe quel ton: un coup on me dit que je suis bien jolie, et je suis censée en être flattée, remercier même (sinon, attention, je suis une salope); et puis un coup je suis moche, et le jugement m’arrive en pleine face, tout aussi gratuit que son contraire, et, bien sûr, plus révoltant.

Si tu es un homme, lecteur, imagine deux secondes qu’une femme te glisse dans la rue: “Oh que t’es pas beau, toi”, ou, mettons, “Vous êtes très joli, Monsieur” (ou beau, d’accord). La situation serait complètement incongrue. Serait-elle drôle? Pas sûr, à part dans cette vidéo, qui joue à renverser les rôles.

Si cette vidéo est drôle, c’est parce qu’on a bien conscience que cette situation ne se présenterait jamais dans la réalité. Pourquoi? Qu’est-ce qui fait que certains hommes se sentent autorisés à avoir ce comportement vis-à-vis des femmes? Car un tel comportement signifie qu’ils se sentent autorisés, non seulement à traiter les femmes comme des objets, mais à exprimer ouvertement ce qu’ils pensent d’elles, leur faisant ainsi bien comprendre quelle doit être leur place et ce qu’elles représentent dans le paysage social: des corps, et non des individus.

Ce n’est qu’une fois calmée que je me suis aperçue de l’ironie qu’il y avait dans la confrontation de l’affiche au dos de Causette et du comportement de cet homme. Il me semble que le pouvoir lié au masculin repose, justement, sur la liberté dans le maniement de la parole, que certains utilisent de cette façon. Mais cette liberté se manifeste dans la vie de tous les jours: les femmes ont dû se battre pour avoir une voix publique, et non plus seulement privée, et ce combat n’est toujours pas gagné. L’injonction de modestie et de discrétion dont je parlais dans un article précédent est directement liée à cette impuissance contre laquelle nous avons à nous battre. Ce qui choque dans l’attitude des femmes sur la vidéo, c’est qu’elles dépassent les limites que la société assigne à la féminité.

 

Je ne sais pas si c’est fait exprès, mais la couverture et le dos du magazine se complètent très bien!

AC Husson.

 

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Opinion

La publicité Libra, transphobe et sexiste

 

La vraie vs la fausse

Dans cette pub, deux femmes entrent en compétition pour être la plus belle. Toutes les deux sont capables de mettre du mascara, du gloss, et d’ajuster leur soutien-gorge. Et a priori, elles sont toutes les deux capables de faire bien plus que cela. Jusqu’au moment où l’une dégaine un tampon, et l’autre est mise K.O. Pourquoi l’une est une “vraie” et l’autre une “fausse” femme ? Parce que l’une a un vagin qui saigne dans lequel elle peut introduire un tampon, et l’autre n’a pas de vagin. L’une est une femme, l’autre une caricature.

Cette publicité véhicule l’idée reçue que le noyau dur de notre identité sexuelle réside dans notre anatomie génitale et qu’il y a des choses que les femmes doivent faire, ou pouvoir faire, pour être qualifiées de femmes.

Man, I feel like a woman!

La menstruation est un sujet relativement tabou ; c’est “crade” de tâcher ses sous-vêtements, et c’est “la honte” d’avoir une tâche de sang derrière son pantalon. Les tampons et serviettes hygiéniques sont des objets que l’on cache. Sauf, sauf, sauf dans la dimension parallèle révélée par la publicité. Quand il s’agit de vendre lesdits objets, alors on nous montre des femmes exhibant triomphalement un tampon qui non seulement serait un objet de fierté, mais en plus les rassureraient dans leur identité. Le tampon, objet féminin par essence ? Les règles, définition de la féminité ?

Comme l’écrit Cammy sur le forum Transsexuel.les, “Il n’y a qu’un publicitaire pour oser essayer de retourner ça dans le sens qui l’arrange pour essayer de vendre son produit tout en dressant les gens les uns contre les autres en créant une prétendue “rivalité” entre celles qui ont la soi disant “chance” de pouvoir mettre des tampons Libra, et les autres qui ont la supposée déveine d’en être dispensées.”

Visibilité de la diversité

Libra, en choisissant de mettre en scène un personnage “trans”, tenait une extraordinaire opportunité de moderniser la publicité et donner une visibilité à des personnes continuellement marginalisées, ignorées, moquées, discriminées. C’est raté. Libra se complaît dans les stéréotypes sexistes et transphobes et tourne les femmes, “cis” et “trans”, en ridicule. Superficialité, jalousie, rivalité… Cette “pauvre vraie femme” est un brin cruelle de rappeler à cette “pauvre fausse femme” qu’elle n’a pas de vagin alors qu’elle doit tellement en désirer un.

Il y aurait pu y avoir une autre fin, comme l’imagine Cammy : “Au final, si la nana “trans” se marrait franchement de la situation plutôt que de se barrer vexée de ne pas avoir de règles (ce qui me semble effectivement très con comme réaction et donc insultant pour les “trans”) et que la nana “cis” se mettait à se poiler elle aussi, cette pub ne serait plus dans l’exclusion de la différence ni dans une prétendue rivalité débile “trans/cis”, mais dans la visibilité de la diversité de ces deux nanas, et l’ambiance en serait finalement beaucoup plus sympa et positive…”

Ceci n’est pas une femme

Vous me direz, faut-il s’étonner qu’une fois encore la publicité diffuse de tels clichés ? Probablement que non. Mais qu’on dépeigne encore une fois les femmes comme des cruches et les femmes “trans” en particuliers comme des sortes de monstres, cela ne doit pas nous laisser indifférents.

On aurait bien besoin qu’une bannière accompagne chaque publicité mettant en scène des femmes et disant : “Ceci n’est pas une femme, ceci est le stéréotype/fantasme/[insérer ici n'importe quoi d'irréel] d’une poignée de publicitaires”.

NB : Libra s’est par la suite excusé et a déclaré : “Notre pub n’a jamais voulu bouleverser ou offenser quiconque. Une recherche indépendante avait été menée avant le lancement et cette pub avait été perçue positivement par le public durant ce test.”

 

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Slutwalk France, c’est samedi prochain

Si vous avez bonne mémoire, une Slutwalk avait déjà eu lieu à Paris le 22 mai dernier. Cette fois, ce sont six Slutwalks qui se tiendront à Aix, Lille, Lyon, Marseille, Paris et Strasbourg samedi prochain, 1er octobre 2011. Retrouvez toutes les infos sur la page Facebook de l’évènement.

Le phénomène des Slutwalks a fait beaucoup réagir les communautés féministes et s’est attiré beaucoup de critiques. On s’est notamment interrogé sur leur efficacité, savoir si elles étaient transposables dans toutes les villes du monde, et si, au fond, ce n’était pas du faux ou du mauvais féminisme.

Une des critiques lues/entendues est que les Slutwalks sont un mouvement élitiste. Beaucoup de femmes ne s’y reconnaîtraient pas car peu d’entre elles sont en fait disposées à se revendiquer “salopes”, même dans une démarche de réappropriation du terme. En fait, seules les femmes blanches, jeunes et au niveau d’instruction élevé peuvent se permettre d’écrire “salope” sur leurs fronts.

Puis il y a l’argument selon lequel ces manifestations manqueraient de profondeur, seraient ridicules et vulgaires. “C’est ça, la nouvelle génération féministe ? Simone de Beauvoir doit se retourner dans sa tombe.”

Pourtant, les marches des salopes n’encouragent pas les femmes à être des salopes, au contraire elles tournent cette idée dérision, idée qui est n’est qu’une excuse pour dire que certaines femmes ne comptent pas.

Rappelons que la première Slutwalk, organisée à Toronto, était une réaction aux propos d’un officier de police qui avait déclaré, après le viol d’une étudiante, que les femmes devraient éviter de s’habiller comme des salopes si elles ne voulaient pas être victimisées. Elle était donc une manifestation appropriée aux circonstances locales. Les Slutwalks suivantes ont été le signe d’une solidarité, ou le signe que d’autres femmes se reconnaissaient dans cette marche et ses slogans, dont le désormais célèbre “Ne dites pas aux femmes comment s’habiller, dites aux hommes de ne pas violer.”

Certes, la marche des salopes n’est pas un mouvement qui inclut toutes les femmes – aucun mouvement ne peut avoir cette prétention – et toutes les femmes ne se reconnaîtront pas dans ce mouvement. Pour des raisons de sécurité (une marche contre le harcèlement dans la rue à Kaboul n’avait rassemblé “que” quelques dizaines de femmes), des raisons raciales (le mot “slut” est très employé contre les femmes de couleur aux Etats-Unis par exemple, ce qui rend difficile pour elles de revendiquer ce terme), par conviction religieuse, ou simplement parce que la démarche est polémique, la Slutwalk n’est pas un modèle universel. Mais que ces marches soient organisées partout dans le monde doit nous pousser à nous interroger sur ce que ce phénomène dénonce, ce qu’il pointe du doigt : partout, des femmes sont victimes de violences sexuelles qu’on les accuse d’avoir provoquées. Ce fait, lui, est universel.

 

 

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Du harcèlement dans la rue au témoignage, du témoignage à la conscience politique

L’objectif de Hollaback! est de mettre fin au harcèlement dans la rue et d’encourager l’action (empowerment) des femmes. Mais comment ? Au bout du compte, que faire avec toutes ces histoires, tous ces témoignages ? Comment une telle compilation peut contribuer à lutter contre les discriminations ? Hollaback! assume son rôle de défouloir, parce que nous avons besoin d’un endroit où nos voix se réunissent. Mais ce mouvement va aussi plus loin.

“Au commencement était le verbe, et le verbe était conscience”

C’est ce qu’écrivaient Jennifer Baumgardner et Amy Richards dans ManifestA. Elles poursuivaient :

Les femmes s’aperçoivent souvent qu’une expérience était un résultat du sexisme quand une autre femme, ou un groupe de femmes, va dire : “Ouais, des hommes m’ont déjà demandé de sourire dans la rue, à moi aussi. Pourquoi est-ce qu’ils font ça, et pourquoi je m’excuse de ne pas sourire ?” Lire les véritables expériences des femmes dans des livres et des magazines peut fournir le même déclic. (…) C’est un endroit où élaborer une stratégie pour notre libération toujours en marche car, comme à chaque vague de féminisme, notre conscience politique émerge de nos vies quotidiennes. (…) Une communication sincère entre femmes est un acte révolutionnaire, et le meilleur prélude au militantisme.

Combien d’entre nous, après avoir raconté une expérience de harcèlement, se sont vus conseiller de ne pas le prendre trop à cœur, de faire avec, de s’y habituer, de l’ignorer, d’être moins susceptible, etc. ? Pourquoi suivrions-nous ces conseils quand, au fond de nous-mêmes, nous aimerions pouvoir combattre ces comportements ? En échangeant les un·e·s avec les autres, nous découvrons que nous sommes les véritables expert·e·s et que nous savons quelque chose qui pourrait aider un·e autre.

“Le personnel est politique”, encore aujourd’hui

Ce célèbre slogan féministe n’a pas vieilli. Il signifie que ce qui semble être une expérience individuelle avec peu de résonance sociale ou politique – le viol, le harcèlement dans la rue, l’inégalité dans les tâches ménagères – s’inscrit dans le cadre plus général de la domination hétéro-sexiste. C’est pourquoi toutes les histoires soumises ici sont importantes. Toutes comptent car elles sont les différents points de vue et illustrations d’un unique phénomène. Et celles et ceux qui les soumettent sont assurés de recevoir le soutien d’une communauté bienveillante.

Nous vivons dans une société où, quand les femmes racontent leurs histoires de harcèlement, on se demande si elles mentent, on se dit qu’elles exagèrent, qu’elles montrent trop sensibles, qu’elles ont été imprudentes ou qu’elles l’avaient cherché. Partager nos histoires, c’est aussi un moyen de braquer l’objectif sur les comportements de ceux qui nous harcèlent, plutôt que sur nous.

Celles et ceux qui ont fait l’expérience du harcèlement, du sexisme et/ou de l’homophobie ordinaires, savent que ces incidents sont injustes. Ce qu’ils et elles ne savent pas toujours, c’est qu’il y a un mouvement qui a changé et continuera de changer les lois sur les violences faites aux femmes, le mariage, les inégalité salariales, les conditions pour obtenir un changement du genre dans son état civil, etc. Ce dont nous manquons, c’est d’un outil capable de connecter nos vies personnelles à l’histoire plus large de notre mouvement. Hollaback! et toutes les organisations féministes qui nous donnent la parole veulent jouer ce rôle.

“Transformer cette intense indignation en pouvoir politique”

Ces derniers mois, avec l’affaire Nafissatou Diallo/DSK, on a beaucoup parlé de la libération de la parole des femmes. S’il y a vraiment un avant et un après DSK, alors on doit s’attendre à ce que les femmes parlent, parlent, parlent. Qu’elles ne cachent plus leur exaspération, qu’elles refusent d’être conciliantes. Cet été, beaucoup de femmes ont peut-être eu leur “déclic”.

En 1992, Rebecca Walker écrivait son célèbre article Becoming the Third Wave dans le magazine Ms. Considéré comme l’un des textes fondateurs de la troisième vague du féminisme, il était aussi une réponse à la confirmation de la nomination à la Cour Suprême des États-Unis du juge Clarence Thomas en dépit des accusations de harcèlement sexuel formulées contre lui par l’avocate Anita Hill. L’article, qui reste d’une incroyable actualité (remplacez “Thomas” par “Strauss-Khan”…) se termine ainsi :

J’écris donc ceci comme un appel à toutes les femmes, en particulier celles de ma génération : que la confirmation de Thomas vous rappelle, comme elle me l’a rappelé, que le combat est loin d’être terminé. Que cette négation de l’expérience d’une femme vous affecte jusqu’à la colère. Transformez cette intense indignation en pouvoir politique. Ne votez pas pour eux tant qu’ils ne travaillent pas pour nous. Ne couchez pas avec eux, ne partagez pas votre table avec eux, ne les encouragez pas s’ils ne font pas de notre liberté à contrôler nos corps et nos vies une priorité.

Pour étancher votre soif de parole :

Photo originale : Girl in Red de Elmada – Licence CC

(Si vous avez lu ManifestA, vous trouverez peut-être que certaines lignes de ce billet paraphrasent les pages 11 à, disons, 21 de ce livre. Nous avons cherché quelque argument qui nous excuserait, mais n’en avons trouvé aucun.)

 

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Quelles statistiques sur le harcèlement dans la rue ?

Sans vous inonder de chiffres et de diagrammes en cette période de rentrée, voici un tour d’horizon des statistiques disponibles en matière de harcèlement dans le rue. A notre connaissance, aucune enquête officielle sur ce seul phénomène n’a (encore) été réalisée. Mais on trouve des données utiles dans les statistiques sur les violences faites aux femmes.

Ainsi, l’ENVEFF (Enquête nationale sur les violences faites aux femmes, 2000) révèlait que “dans la rue, les transports en commun ou les lieux publics, l’agression la plus fréquente est l’insulte ou la menace verbale et que dans 25 % des cas, “les femmes connaissent la personne qui a proféré l’insulte.” Elle précise que le harcèlement dans la rue est plue fortement répandu dans les grandes villes, en raison sans doute de “l’usage plus généralisé des espaces collectifs et des transports en commun.”

L’enquête de l’INSEE sur les violences faites aux femmes (2007) confirme que les premières violences auxquelles les femmes sont confrontées sont des violences verbales telles que les injures et les menaces. L’enquête ajoute que les injures proférées à leur encontre “ont la particularité d’être de nature sexiste.” Les caresses, baisers et autres gestes déplacés non désirés sont quant à eux les agressions sexuelles les plus fréquentes et “un acte sur cinq de ce type” est commis dans un lieu public.

Cette enquête souligne aussi que les femmes jeunes sont plus souvent victimes de violences que leurs aînées. Ainsi, “hors du ménage, en 2005 ou 2006, une femme sur cinq âgée de 18 à 29 ans a essuyé des injures, une sur dix a subi des caresses et des baisers non désirés et autant des menaces.”

Enfin, il y est rappelé que les femmes sont rarement agressées sexuellement par des inconnus mais qu’au contraire elles connaissent leur agresseur dans 70 % des cas. De plus, une fois sur trois, les viols sont commis au domicile de la victime et seulement 12 % ont lieu dans la rue.

En 2007 et 2008, Stop Street Harassment a mené deux enquêtes via des questionnaires en ligne. Ces enquêtes, bien qu’informelles, ont le mérite de traiter exclusivement du phénomène de harcèlement dans les lieux publics (cliquez sur les images pour voir les résultats détaillés). Il en ressort que 99 % des 811 femmes interrogées dans la seconde enquête ont déclaré avoir subi une forme de harcèlement dans la rue, notamment des regards insistants (99 %), coups de klaxons et sifflements (95 %) et commentaires sexistes (87 %).

Crédit image : Aidan Whiteley, licence CC

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Quand Laurie Anderson photographiait les hommes qui la harcelaient

Notre expérience de l’espace public inspire parfois les artistes. Nous avions évoqué le travail de Sarah Hughes qui, dans The persona Project: Safe & Sexy, a photographié des femmes dans différentes tenues : celles qui les faisaient se sentir le plus en sécurité quand elles étaient dans la rue, et celles qui les faisaient se sentir le plus sexy.

Voici le travail d’une autre artiste américaine, Laurie Anderson. Compositrice, musicienne, sculptrice et photographe, Laurie Anderson officie depuis les années 1970 comme artiste expérimentale, principalement à New York. L’air de l’étrange O Superman vous est peut-être familier. Elle a par ailleurs collaboré avec Lou Reed (devenu depuis son mari) sur plusieurs projets musicaux. Voilà pour la mini-biographie.

En 1973, Laurie Anderson a réalisé une série de photographies intitulée Fully Automated Nikon (Object, Objection, Objectivity). Pensant la photographie comme un moyen de défense et l’appareil photo comme une arme, Anderson décide de photographier les hommes qui la harcèlent quand elle se déplace dans les rues de New York.

 

   

 

Dans la note accompagnant ses clichés, elle raconte :

Lorsque je suis rentrée à New York, j’ai décidé de prendre en photos les hommes qui me lançaient des commentaires dans la rue quand je passais près d’eux. J’avais toujours détesté cette invasion de mon intimité. Maintenant, j’avais soudain le moyen de me venger. Alors que je marchais dans le Lower East Side avec mon Fully Automated Nikon, je me sentais armée, prête. La technique habituelle était : la femme passe et l’homme lui parle au dernier moment, obligeant la femme à faire marche arrière si elle osait s’opposer.

Mon premier cliché a été celui d’un homme qui avait murmuré “Tu veux baiser ?” juste après que je suis passée près de lui. Je me suis retournée, furieuse. “VOUS AVEZ DIT ÇA?” Il a regardé autour de lui avec un air surpris, puis de défi. J’ai levé mon Nikon et visé. Ses yeux allaient de gauche à droite. Un flic en civil ? Hein ? CLIC.

Il s’est avéré que la plupart des hommes que j’ai pris en photo ce jour-là ont eu des réactions similaires. Quand je les interrogeais, ils prenaient un air innocent — voire offensé — comme si un méchant ventriloque invisible et rusé les avait poussés à dire des mots cochons contre leur volonté.

Mais quand je commençais à les photographier, ils posaient. Ils semblaient flattés, comme si les prendre en photos était le moins que je puisse faire.

Hommage devait être rendu à la première Hollabackeuse.

Crédit : Toutes les images sont issues du blog The Cool Photo Class.

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Opinion

L’ONU s’engage contre le harcèlement dans la rue

EMILY MAY – Directrice exécutive de Hollaback!

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Un rapide coup d’oeil à notre réseau international de 24 sites vous le prouvera, le harcèlement dans la rue est un problème mondial. Trop souvent, les gouvernements ont peur de l’aborder et se résignent à l’idée rabâchée selon laquelle il n’y a rien que nous puissions faire. Mais pas l’ONU. Michelle Bachelet, Directrice exécutive d’ONU Femmes, a déclaré :

Les femmes, les jeunes et les enfants – surtout les filles – courent des risques particuliers [dans les villes]. Que ce soit dans les rues, les transports publics ou dans leurs propres quartiers, ils sont soumis à des abus allant du harcèlement à l’agression sexuelle et au viol. Cette réalité quotidienne limite leur liberté de participer à la vie éducative, au travail, aux loisirs, et à la vie politique et économique – ou simplement de profiter de leurs quartiers.

Le 1er juillet, je serai à la Conférence d’ONU Femmes Safe Cities au Caire, en Egypte. Le projet Safe Cities a fait un travail extraordinaire dans 5 villes à travers le monde, et ils sont maintenant en partenariat avec l’UNICEF et ONU-HABITAT pour étendre ce projet dans 20 autres villes. Ils indiquent sur leur site :

De potentielles interventions pourraient comprendre :

  • Permettre aux femmes et aux jeunes d’avoir une voix dans les décisions qui affectent leurs vies, telles que les décisions sur les budgets et les infrastructures locales
  • Établir des comités dirigés par des femmes pour répondre efficacement à la violence sexuelle et aux crimes dans les communautés
  • Accroître l’éclairage dans les zones à risque, y compris par l’utilisation de lampes solaires, qui sont rentables et plus résistantes aux dégradations et au vandalisme
  • Former des unités de police communautaire pour prévenir la violence sexiste

L’initiative sur cinq ans sera pilotée avec les dirigeants municipaux. Douchanbé, le Grand Beyrouth, Manille, Marrakech, Nairobi, Rio de Janeiro, San José et Tegucigalpa sont parmi les villes actuellement à l’étude.

Ça a l’air incroyable, non ? Mais attendez, il y a mieux. Michelle Bachelet poursuit :

Nous allons également promouvoir la collecte de données, construire des lignes de base et développer des indicateurs issus d’initiatives et d’efforts innovants menés par les femmes et les jeunes – tels que la cartographie grâce à la messagerie mobile et l’utilisation de systèmes d’information géographique – pour des audits concernant la sécurité des femmes, des jeunes et des enfant.

Non, vous ne rêvez pas. L’ONU veut utiliser des données “crowd-sourcées” collectées par des femmes et des jeunes et les utiliser pour étudier les cas de harcèlement et d’agression !

Lire l’article d’origine sur iHollaback.org

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Vie de meuf : et si les femmes devenaient “les relous” ?

Le livre Vie de Meuf est sorti le 19 mai dernier et à cette occasion, le collectif Osez le féminisme a mis en ligne des clips dénonçant le sexisme ordinaire auquel les femmes font face dans leur vie quotidienne, professionnelle ou familiale. Celui intitulé Les Relous nous a tout spécialement plu :

Vous pouvez retrouver leurs clips sur leur compte Dailymotion. Les thèmes du “Congé parental”, “L’égalité, vous l’avez” sont abordés avec humour sous l’angle de “Et si on inversait les rôles, ça vous choquerait ?” Une stratégie  qui, espérons-le, contribuera à éclairer  celles et ceux incapables de voir le sexisme même quand il est sous leurs yeux.

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SlutWalk, une Marche des Salopes qui tombe à pic

Régulièrement, on enterre le féminisme. Régulièrement, on accuse la nouvelle génération de croire que tout est acquis en matière de droits des femmes. Régulièrement, on demande : “Mais où sont les féministes ?” Et quand des voix s’élèvent pour répondre : “Euh, ici”, on doute : “Oui mais est-ce que ton mouvement est vraiment féministe ?”

La première SlutWalk, ou “Marche des Salopes”, s’est tenue à Toronto le 24 janvier 2011 en réaction à la déclaration d’un policier après le viol d’une étudiante : “Women should avoid dressing like sluts in order not to be victimized” (“Les femmes devraient éviter de s’habiller comme des salopes si elles ne veulent pas être victimisée”). En organisant une Marche des Salopes, les participant·e·s dénonçaient cette attitude trop courante consistant à reprocher à la victime son propre viol et se réappropriaient par la même occasion le mot “salope”. Depuis quelques semaines, on assiste à une propagation des SlutWalks en Amérique du Nord, elles arrivent maintenant en Europe.

Une Marche des Salopes se tiendra demain, dimanche 22 mai, à Paris. Voir les détails ici.

Est-ce que ces manifestations sont le meilleur moyen de dénoncer le victim-blaming ? Est-ce que les SlutWalks ne sont pas une mode qui disparaîtra aussi vite qu’elle est apparue ? Peut-être. Personne ne sait. On s’en fout. Les Marches des salopes pourraient démentir toutes les déclarations de mort du féminisme et d’absence de conscience féministe chez les plus jeunes. En fait, voilà un sursaut féministe spontané et joyeux qui tombe à pic. Voilà des gens qui ont pris le temps de réfléchir à ce qu’était un viol, de s’imaginer et se rendre compte de sa brutalité, de s’informer et peut-être d’informer les autres sur ses conséquences. Des gens qui ont déconstruit leurs préjugés et appris à distinguer viol et sexualité ou séduction. Des gens qui trouvent que “quelque chose cloche” quand ils lisent des articles où les mots “agression sexuelle” sont remplacés par “scandale sexuel”, quand ils voient que ces affaires sont minimisées, banalisées, quand ils constatent qu’à la télé, la radio, les commentaires Facebook, au boulot, en soirée, partout, on en rit comme d’une bonne blague.

Rien n’est une invitation au viol. Si je me promène dans la rue à moitié nue et que je suis violée, ce n’est pas de ma faute. Une évidence de premier ordre qui n’est pourtant pas encore devenu un réflexe intellectuel. C’est ce que les SlutWalks nous rappellent.

Nous parlions ici de la façon dont les femmes étaient constamment jugées sur leur apparence. Le matin devant leur miroirs, certaines se sont déjà demandé : “Si je suis agressée dans cette tenue, est-ce qu’on va me prendre au sérieux ?” C’est ce que les SlutWalks dénoncent.

Dans la rue, les femmes sont l’objet de constantes sollicitations sexuelles non désirées qui sonnent comme des rappels à l’ordre. Elles sont sifflées, klaxonnées, déshabillées du regard, insultées, suivies, touchées… Ces micro-agressions, ou ces agressions tout court, sont quotidiennes. Les SlutWalks veulent dire qu’on en a franchement assez.

Photo : thelearningcurvedotca sur Flickr.

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Du harcèlement et des vêtements que nous portons

Beaucoup d’histoires sur Hollaback! commencent par “je portais ça quand c’est arrivé.” Leurs auteur·e·s voulant ainsi souligner qu’ils ou elles ne portaient pourtant rien de provoquant quand on les a harcelé·e·s. Le harcèlement dans la rue n’est pas de notre faute, nous savons ça. Nous savons aussi que l’ombre du soupçon pèse toujours sur les femmes (en particulier) harcelées ou agressées.

Le harcèlement dans la rue n’arrivent qu’aux femmes qui s’habillent sexy ? Un mythe.

Anodin, une jupe ?

Si je suis harcelée alors que je portais ma petite-jupe-noire-qui-tue ou ce pantalon à la coupe parfaite, est-ce que j’aurais honte de l’avouer ? C’est possible. Pour se convaincre des choses que l’on sait pourtant déjà, il faut se les répéter encore et encore : oui, on s’habille parfois pour impressionner son partenaire ou ses ami·e·s ou son rendez-vous galant ; jamais pour s’attirer le commentaire graveleux d’un parfait inconnu. Oui, dans de telles tenues, on se retourne parfois sur notre passage et ce n’est pas toujours déplaisant du moment que cette attitude demeure respectueuse.

Les vêtements que nous portons changent le regard des gens : ce regard peut être séduisant, et l’on a alors envie d’en jouer, ou il peut être menaçant, et l’on doit alors s’en protéger. Maïa Mazaurette a écrit pour Arte.fr un billet sur “les effets de la jupe” qui explique bien tout ce que ces “quelques dizaines de centimètres de tissu” comportent d’ambiguïté et de complexité.

Nous sommes toujours partagés entre le désir de porter ce que bon nous semble au nom d’un “droit d’être sexy” et la crainte de se faire emmerder et donc d’opter pour une tenue passe-partout au nom d’un “droit d’être anonyme.”

Safe vs. Sexy

La photographe américaine Sarah Hughes a voyagé autour du monde (Canada, Etats-Unis, Suède, Argentine, Afrique du Sud) pour réaliser The persona Project: Safe & Sexy. Elle a photographié des femmes dans les tenues qui les faisaient se sentir le plus en sécurité et celles qui les faisaient se sentir le plus sexy. Selon les pays, la différence est flagrante ou imperceptible. L’occasion de débattre sur la façon dont les questions de confort, de sécurité ou le jugement des autres affectent nos “personnages”.

Son travail illustre parfaitement ces deux réalités de nos vies : protection et séduction. Je vais à une soirée, j’enfile des talons aiguilles, mais dans mon sac je mets une paire de chaussures plates en prévision du retour. Nous avons deux “personnages” interchangeables selon les situations. Vous aussi, la vie de Clark Kent/Superman vous paraissait compliquée quand vous étiez mômes ?

Je ne l’ai jamais cherché

Les femmes sont souvent jugées sur leur apparence et accusées d’avoir provoqué leur agression. (Prenez au hasard de vos résultats Google un article sur l’agression d’une femme. Lisez les commentaires des internautes en bas de la page.) Cet argument est celui de celles et ceux qui croient encore qu’il suffit de respecter certaines règles tacites et universelles pour éviter d’être harcelé ou agressé (ne rien porter de trop provoquant, ne pas traîner trop tard le soir, ne pas trop boire…). Il est aussi celui des harceleurs et agresseurs qui refusent de prendre leurs responsabilités.

The Blank Noise Project, en Inde, a imaginé le projet I Never Asked For It (“Je ne l’ai jamais cherché”). Le concept : envoyer une photo des vêtements que l’on portait au moment où l’on a été harcelées. Exhibées comme des pièces à conviction et tristement suspendues à des cintres, ces garde-robes ont l’air bien innocentes.

Pour se convaincre des choses que l’on sait pourtant déjà, il faut se les répéter encore et encore : une tenue vestimentaire, ou l’individu qui la porte, ne provoquent pas le harcèlement. Le harceleur provoque le harcèlement. Rien ne peut constituer une invitation à une agression. De quoi rappeler ce spot pour une campagne de prévention contre le viol au Royaume-Uni :

Dans un bar, deux hommes commentent une fille qui se trouve un peu plus loin. Elle porte une jupe bleue à paillettes.

Un des types : “Ouuu, regarde un peu cette jupe ! Elle le cherche, là !”

Flashback. Cette même fille, quelques heures plus tôt dans une boutique de vêtements.

Une vendeuse : “Est-ce que je peux vous aider ?”

La fille : “Oui, s’il-vous-plaît. Ce soir, je sors et je voudrais être violée. Je cherche une jupe qui incitera un type à coucher avec moi sans mon consentement.”

Puis elle montre deux jupes, une rose, une bleue à paillettes, qu’elle n’arrive pas à départager.

La vendeuse : “La bleue. Sans aucun doute, la bleue.”

“Comme si.”

 

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